Bibliographie recommandée

Bibliographie recommandée

 

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La rafle des notables, Anne Sinclair, 18 mars 2020, Grasset

Le camp de Compiègne-Royallieu est familier des spécialistes et historiens mais reste inconnu du grand public. Outre la rareté des archives disponibles (la plupart des documents ayant été brûlés par les responsables allemands à leur départ), la plupart des publications est constituée de témoignages d’anciens détenus dont les souvenirs sont parfois influencéspar les autres camps où ils ont été internés ensuite, Compiègne n’étant qu’une première étape d’une descente aux enfers . La première étude scientifique de ce camp est incontestablement l’ouvrage Frontstalag 122, Compiègne-Royallieu, Un camp d’internement allemand dans l’Oise, 1941-1944 de Jean-Pierre Besse, Beate Husser et Françoise Leclère-Rosenzweig.

Le point de départ du La Rafle des notables d’Anne Sinclair est d’abord une enquête familiale sur son grand-père paternel, Léonce Schwartz. Il est l’un des 743 juifs français, chefs d’entreprise, avocats, écrivains ou magistrats, arrêtés par la Feldgendarmerie à Paris le 12 décembre 1941. 300 juifs étrangers prisonniers à Drancy complètent ces arrestations pour parvenir au quota du millier de prisonniers exigé par Berlin. Cette rafle « inaugurera » le secteur C du camp de Royallieu. Ces hommes devaient être déportés sans tarder, mais des problèmes de transports purement matériels (trains remplis de permissionnaires en cette période de fin d’année) retardent le convoi qui est repoussés à plusieurs reprises. Le « camp des juifs » commence à s’organiser et est officialisé le 10 février 1942. Les conditions de vie déjà initialement très insuffisantes se dégradent rapidement. Trois mois plus tard, le premier convoi de déportation emporte 1112 hommes à Auschwitz le 27 mars 1942. N’ayant que peu de documents ni de récits familiaux, Anne Sinclair s’appuie sur les témoignages des déportés et les dernières recherches pour faire revivre cette tragédie et l’enquête familiale se transforme en enquête historique. Elle se concentre sur ces trois mois de calvaire où la faim, le froid et la maladie sont omniprésents dans ces témoignages mais également la solidarité et la force pour survivre via l’organisation de conférences ou de concerts. Mais elle n’élude pas aussi les faiblesses humaines qui provoquent des vols et des bagarres et une certaine « lutte des classes » qui s’instaure entre les notables parisiens qui se voient avant tout français et laïcs et qui ne comprennent pas leur sort et les juifs étrangers moins favorisés résignés aux persécutions.

Au cours de cette période, le « camp juif » voit néanmoins certaines libérations : 35 détenus juifs le 18 décembre 1941, 38 le 20 décembre et 58 le 13 mars 1942 considérés comme grands malades ; 178 détenus âgés de moins de 18 ans et de plus de 55 ans sont transférés à Drancy le 19 mars 1942 car jugés « inaptes au travail » mais déportés plus tard. Léonce est transféré à l’hôpital du Val-de-Grâce pour une « tachycardie ». Anne Sinclair ne sait pas comment il est arrivé avec sa femme Margot à en sortir et se cacher jusqu’à sa mort en 1945. Son enquête s’achève avec la ferme volonté de voir inscrit le nom de son grand-père sur la stèle de verre à l’entrée du mémorial de l'internement et de la déportation de Compiègne et d’honorer ainsi sa mémoire et de celle de tous ses camarades.

 

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Film documentaire "Le Silence des Autres", de Almudena Carracedo et Robert Bahar, février 2019

Produit par le cinéaste Pedro Almodovar, "Le Silence des Autres" est d'abord un film documentaire mettant au premier plan des victimes de la dictature de Franco en Espagne. Ce film illustre les difficultés de l'Espagne dans son travail de mémoire.

Récompensé du Goya du meilleur documentaire, Almudena Carracedo a dédié son prix aux " milliers de victimes et survivants de la dictature francquiste et à ceus qui luttent jour après jour pour leurs droits à la justice et à la vérité ".

Un film émouvant à voir absolument.
 

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Eric GEORGIN (dir.), Les oppositions au Second Empire, du comte de Chambord à François Mitterrand. Ed. SPM, Paris, 2019, 293 p., 28 €

Ce volume coordonné par notre collègue Eric GEORGIN propose les Actes de la journée d’études Oppositions au Second Empire. Lectures critiques du Second Empire, organisée par le Centre de Recherche de l’Institut Catholique d’Etudes Supérieures (ICES) et la Fondation Napoléon, tenu à l’ICES à La Roche-sur-Yon le 2 décembre 2016.

Régime proscrit et vilipendé après sa chute peu glorieuse en septembre 1870, le Second Empire est sorti ces dernières années d’un long purgatoire. Philippe Seguin a notamment contribué à revaloriser la figure de Napoléon III par son ouvrage hagiographique Louis-Napoléon le Grand. Il est aussi parvenu à réintégrer l’Empereur déchu dans la topographie parisienne, obtenant que son nom soit donné au parvis de la Gare du Nord.

Régime proscrit et vilipendé après sa chute peu glorieuse en septembre 1870, le Second Empire est sorti ces dernières années d’un long purgatoire. Philippe Seguin a notamment contribué à revaloriser la figure de Napoléon III par son ouvrage hagiographique Louis-Napoléon le Grand. Il est aussi parvenu à réintégrer l’Empereur déchu dans la topographie parisienne, obtenant que son nom soit donné au parvis de la Gare du Nord. Le contenu de la journée d’études de l’ICES et de la Fondation Napoléon se situe dans le droit fil de cette réhabilitation, tout en abordant le Second Empire par un biais spécifique, celui de ses oppositions, de celles de ses contemporains jusqu’au XXe siècle, permettant de mieux réintégrer le règne de Napoléon III dans l’histoire politique française contemporaine.

Les conditions de l’arrivée au pouvoir du neveu de Napoléon 1er par le double effet de son élection triomphale inattendue au suffrage universel masculin en décembre 1848 puis du coup d’Etat du 2 décembre 1851, ce dernier renouant avec la pratique bonapartiste du 18 brumaire, ont eu un effet repoussoir durable sur les débats constitutionnels et les institutions de la France contemporaine : ainsi l’élection au suffrage universel direct d’un Président pour un mandat court, calqué par les Constituants de 1848 sur le modèle de la jeune démocratie nord-américaine si chère à Alexis de Tocqueville, a-t-il longtemps servi d’épouvantail, amenant les concepteurs des IIIe, IVe et même Ve République à préférer une élection au deuxième degré par les chambres en 1875 et en 1946 ou par un collège plus large d’élus en 1958, d’un chef de l’Exécutif au mandat par ailleurs allongé (le septennat introduit au début de la IIIe République à la seule fin de prolonger le mandat de Mac-Mahon, le temps d’obtenir la « fusion » nécessaire aux courants monarchistes en vue de la restauration d’un roi …). D’où le rôle plus symbolique et figuratif que vraiment politique concédé aux Présidents des IIIe et IVe Républiques, régimes d’assemblées instables, où la prééminence du pouvoir législatif n’a pu résister aux graves crises de régime qu’ont été la débâcle de 1940 puis le coup de force d’Alger en 1958. En restituant toute son autorité politique au chef de l’Exécutif la Ve République renouait ainsi largement avec 1848, le septennat en sus, et le général de Gaulle était dans la même logique en 1962 en redonnant au peuple, par le biais du suffrage universel direct, le choix du Président de la République. Depuis, le septennat ayant été réduit en un quinquennat renouvelable, la Ve République française s’est rapprochée du modèle présidentiel américain, avec une séparation des pouvoirs certes moins rigoureuse, comme l’ont attesté les périodes de cohabitation sous Mitterrand et Chirac, respectant certainement moins l’esprit que la lettre des nouvelles institutions.

Notre régime reste certes contesté par les tenants (minoritaires) d’une VIe République d’essence plus parlementaire, suscitant d’autant plus de méfiance qu’elle apparaît comme un retour au régime d’assemblée, à l’image d’une République italienne née dans l’après-guerre et dont les institutions, source d’instabilité croissante, peinent toujours à se réformer, au risque de susciter des nostalgies malsaines. Le volume rappelle l’usage anachronique complaisant du Second Empire et de ses institutions pourtant évolutives de la version autoritaire initiale à l’évolution finale plus libérale, dans la contestation de la nouvelle Ve République par la gauche socialiste et communiste, avec les pamphlets de François Mitterrand Le Coup d’Etat permanent » et de Jacques Duclos De Napoléon III à De Gaulle, parus en 1964. Le premier s’est pourtant bien moulé dans les institutions qu’il vilipendait lors de ses deux septennats de 1981 à 1995, tandis que le second eut quelque peine à faire oublier son récente passé de thuriféraire de Staline et du culte de sa bien plus effrayante personnalité … L’état présent de ces courants politiques en voie de disparition témoigne du reste du caractère obsolète de ces rapprochements et tendrait plutôt à revaloriser la Ve République comme le Second Empire. Dans un autre domaine, suggéré par l’étude du Second Empire à l’épreuve du socialisme de l’Association Internationale des Travailleurs (Jean-Pierre Deschodt), le gaullisme chantre de la « participation » renouait avec la politique sociale de Napoléon III, de ses racines saint-simoniennes et ses affinités proudhoniennes. De même le rapprochement troublant entre perpétuel conspirateur Auguste Blanqui et le régime du Second Empire né lui-même d’un coup d’Etat, trouva des prolongements sous la IIIe République, lorsque des Bonapartistes et certains Blanquistes s’associèrent dans la coalition boulangiste.

Pour le reste, le volume offre un panorama assez complet des différents courants d’opposition politiques contemporains du régime du Second Empire, légitimiste, orléaniste, catholique, républicain mais aussi de leurs avatars ultérieurs. Sont aussi abordées des thématiques plus méconnues, comme les oppositions à l’annexion du comté de Nice ou de la Savoie en 1860, les prises d’armes contre le régime depuis l’étranger, notamment d’Italie, celles des milieux artistiques, écornant au passage la figure d’opposant républicain du peintre Gustave Courbet et n’épargnant pas l’œuvre de Zola, dont les romans sont loin d’être des « pages d’histoire » sur le Second Empire, pas plus que les pamphlets d’exil de Victor Hugo. On aurait pu y ajouter, dans le domaine économique, les oppositions des milieux protectionnistes face aux traités libéraux du Second Empire ou encore la contestation des entreprises coloniales ou de la politique extérieure, européenne mais aussi américaine de Napoléon III. Mais l’ensemble constitue déjà un bel apport, un renouvellement fort bien venu dans la connaissance d’un régime et d’une époque en nette voie de réhabilitation historiographique depuis ces dernières années.

Par Jacques BERNET, le 01/07/2019

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Jean-Yves LE NAOUR, Fusillé sur son brancard. L’affaire Chapelant et les fantômes de la Grande Guerre Armand Colin, Paris, 2019, 203 p., 16, 90 €

De l’œuvre brillante de notre collègue Jean-Yves Le Naour, le grand public connaît avant tout la belle série d’ouvrages très pédagogiques ayant accompagné chaque année du centenaire de la Grande Guerre, récemment réunis en un même volume, 1914-1918. L’intégrale, Perrin, 2018, constituant une somme d’une grande utilité. L’historien consacre cette fois son dernier livre à un épisode toujours controversé du début du conflit, l’affaire du sous-lieutenant Chapelant fusillé pour reddition à l’ennemi le 11 octobre 1914 au Bois des Loges, situé au sud de Roye, à la limite de l’Oise et de la Somme. Blessé, le jeune homme de 23 ans avait été

ligoté sur son brancard face au poteau d’exécution, circonstance ayant inspiré Stanley Kubrick pour son film à charge Les sentiers de la gloire sorti en 1957. L’affaire avait révolté l’opinion et suscité dès la fin du conflit une grande campagne en faveur de sa réhabilitation, qui n’a toutefois jamais abouti. Mais comment faire de cet événement un récit impartial, lorsque des témoins accusent Chapelant et d’autres le disculpent intégralement ? Jean-Yves Le Naour a fait le choix de présenter tour à tour deux versions opposées : la thèse de la culpabilité du sous-lieutenant et celle de son innocence, laissant au lecteur le choix (apparent) de trancher, mais nous délivrant surtout une belle leçon sur la subjectivité de l’histoire et la relativité des témoignages. Tout en nous restituant avec brio les circonstances d’un épisode de la Grande Guerre survenu dans notre région, la plume alerte de l’historien nous invite ainsi à une salutaire réflexion sur la construction et l’usage de l’histoire.

L’auteur évoque aussi dans sa conclusion le débat toujours actuel sur la réhabilitation collective des fusillés de la Grande Guerre. En 2016 les pouvoirs publics avaient confié la tâche à une commission d’historiens, qui ne pouvaient prendre à cet égard une décision relevant d’un choix essentiellement politique, qui a d’ailleurs été adopté par la Nouvelle-Zélande, le Canada et la Grande-Bretagne, pays qui ont accordé le pardon général à leurs fusillés entre 2000 à 2006. En France, la Libre Pensée qui milite dans ce sens depuis de nombreuses années a obtenu l’autorisation d’ériger un monument aux fusillés à Chauny dans l’Aisne, département marqué par les mutineries et leur répression au lendemain du fiasco de l’offensive du Chemin des Dames d’avril 1917. Ce choix a été contesté par des historiens locaux de la Grande Guerre, au nom d’arguments historiques forcément discutables, puisqu’il s’agit moins d’une évocation historique proprement dite que d’un parti pris politique qui a aussi sa légitimité.

Par Jacques BERNET, le 15/06/2019

 

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Le château de Raray. A la découverte d’une « maison noble des champs » du pays de Senlis, d’après l’étude de Nicolas Bilot, Raphaëlle Courteaux, Morgan Hinard, Marie Raymond. Edité par Aquilon, 2019, 10 E.

Raray est un charmant petit village situé sur les riches terres agricoles du sud de l’Oise, aux confins du Valois et du Senlisis. C’est surtout l’écrin d’un magnifique domaine seigneurial, d’un parc et d’un château classique des XVIIe et XVIIIe siècles aux traits particulièrement originaux, ayant servi de décor au tournage du film de Jean Cocteau, « La Belle et la bâte » à l’automne 1945. Cette belle monographie, fort bien illustrée et très pédagogique, retrace l’histoire des seigneurs et propriétaires de Raray depuis le Moyen-Age, des Ligny aux Labédoyère. L’ouvrage décrit l’actuel château reconstruit à partir du XVIIe siècle par Nicolas de Lancy, un gracieux logis de style classique français, dont la cour d’honneur est encadrée par deux splendides portiques sculptés de motifs cynégétiques représentant trente-huit chiens de chasse forçant un cerf et un sanglier, complétés par la monumentale Porte rouge évoquant une chasse à la Licorne, œuvres italianisantes d’un mystérieux artiste anonyme du premier XVIIe siècle. Le domaine a été doté au XIXe et XXe siècles d’un parc à l’anglaise et de nouveaux communs. Rénové depuis 1987, avec parcours de golf et hôtel-restaurant, il est désormais ouvert au public pour des visites guidées.

 

 

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Maurice DELAIGUE, En cascade, nouvelles, illustrations de KIM CHEM, Ed. La Bruyère, Paris, 2018, 183 p., 19 E.

A maintenant 95 ans, après une douzaine publications concernant avant tout l‘histoire et l’ethnologie de son village, notre fidèle sociétaire et abonné Maurice DELAIGUE, qui réside depuis 45 ans à Coye-la-Forêt dont il est devenu l’historien, nous offre un ouvrage plus littéraire et autobiographique, avec ce recueil de quatre nouvelles évoquant tour à tour ses origines et sa jeunesse dauphinoises, les années noires de l’Occupation, ses amours et son engagement dans la Résistance à Montpellier puis à Paris, et jusqu’au soir de sa vie dans le sud de l’Oise, où après un parcours ressemblant « à une suite de cascades, il retrouve une certaine sérénité ». Comme dans le précédent livre écrit en 2016, Coye de fil en aiguille, ce dernier ouvrage bénéficie de la couleur et des illustrations originales de l’artiste franco-chinoise KIM CHEN.

Par Jacques BERNET, le 21/01/2019

 

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Jacques GELIS (présentation), Un médecin dans la tourmente. Le carnet de guerre de René de Saint-Périer (1914-1916), Etampes-Histoire, 2016, 14 E

Le carnet tenu de 1914 à 1916 par René de Saint-Périer (1877-1950), châtelain de Morigny près d’Etampes et médecin militaire à l’hôpital établi dans le lycée Felix Faure de Beauvais pendant la Grande Guerre, révèle bien ce qu'y fut l’activité des soignants : accueil des blessés, soins quotidiens, solidarité des équipes médicales débordées par le flux énorme des victimes… Cela donne l’occasion à l’auteur de jeter un regard critique sur un service de santé bien mal préparé au conflit. Ce médecin ne supporte pas non plus le comportement de sa hiérarchie militaire, qui lui demande de « réparer » les soldats avant de les renvoyer se faire hacher au front. Chez cet homme de cœur et ardent patriote on voit pointer une forme inattendue d’anti militarisme, d’autant que la guerre totale le touche aussi par le sort de son frère, combattant en première ligne, ce dont toute la famille subit le contrecoup dans un climat général de désillusion. C’est donc là le témoignage d’un homme sensible et de culture, de l’un des futurs grands préhistoriens français, dont la terrible épreuve de guerre devait modifier la destinée.

Par Jacques BERNET, le 21/01/2019